Dubai Telegraph - Au Cap-Vert, l'île des femmes forçats du sable et des plages pillées de leur or noir

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Au Cap-Vert, l'île des femmes forçats du sable et des plages pillées de leur or noir
Au Cap-Vert, l'île des femmes forçats du sable et des plages pillées de leur or noir / Photo: PATRICK MEINHARDT - AFP

Au Cap-Vert, l'île des femmes forçats du sable et des plages pillées de leur or noir

Sur une plage de pierres, à l'opposé des paysages de carte postale du Cap-Vert, Maria Eléonore Monteiro et Vania Tavares, tout en luttant pour ne pas chuter dans l'océan agité, remplissent leurs seaux de sable noir dès que la vague se retire, avant de porter sur leurs têtes les dizaines de kilos qu'elles revendront illégalement à des entrepreneurs du bâtiment.

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Cela fait plus de 15 ans qu'elles effectuent ce travail de forçat presque quotidiennement pour survivre dans l'une des régions les plus pauvres de l'archipel, où elles sont surnommées les "voleuses de sable".

Avant d'avancer vers les vagues et d'affronter ce travail dangereux, Vania Tavares a fait le signe de croix. Visages fermés, elle et cinq de ses voisines se succèdent dans un ballet silencieux pendant des heures à marée basse sur la plage de Charco, à Ribeira da Barca, sur l'île de Santiago, la principale du Cap-Vert.

La silhouette maigre de Maria Eléonore Monteiro et sa tête tanguent sous le poids du seau quand elle grimpe vers la terre ferme pour le renverser à côté d'une dizaine de gros tas, qui attendent le prochain camion d'un entrepreneur ou d'un revendeur.

Ces derniers achèteront à environ 120 euros la cargaison, ramassée souvent durant des semaines, de ce sable marin, moins cher que celui extrait légalement dans les carrières.

"C'est ma seule alternative, je n'ai pas d'autre boulot...", lance Mme Monteiro à l'AFP après un aller-retour, exténuée. "Ca fait tellement longtemps que je ramasse que j'ai mal à la colonne vertébrale. Parfois je passe trois jours au lit..."

Sa jupe laisse entrevoir des cicatrices sur ses jambes, causées par des chutes et des accidents avec des pierres.

- Portées disparues -

Loin des plages paradisiaques de sable blanc ou noir de certaines îles du Cap-Vert, Ribeira da Barca n'attire pas les touristes, comme la majorité des plages portées disparues de l'île de Santiago.

Pendant plusieurs décennies, elles ont été des mines artisanales à ciel ouvert pour récolter le précieux sable revendu à prix cassé, laissant un paysage désolé de galets et de cratères.

La plage de Charco a disparu, et les femmes doivent aller y arracher le sable restant dans l'eau, alors que plusieurs ne savent pas nager.

Le ramassage du sable est illégal au Cap-Vert, en vertu de plusieurs lois adoptées entre 1997 et 2017, et puni d'amendes ou de peines de prison.

Mais il perdure là où les autorités ferment les yeux quand il s'agit de survie. Les femmes rencontrées par l'AFP n'ont plus eu affaire à la police depuis trois ans.

Seule richesse naturelle de cet archipel pauvre, le sable a été au cœur de la croissance urbaine des années 1980 et 1990. "La majorité de la capitale, Praia, a été construite avec", déplore Ana Veiga, directrice de l'ONG Lantuna.

Pour atteindre la plage isolée où elles ramassent, Maria Eléonore Monteiro et ses voisines ont marché une demi-heure depuis leur localité déshéritée et dépourvue d'eau courante.

C'est là qu'habite aussi Vania Tavares, qui a dû arrêter l'école à 13 ans pour travailler. Elle ramasse du sable depuis 16 longues années pour pouvoir nourrir ses enfants.

Ce jour-là, elle cuisine au bois, qui dégage une fumée âcre, faute d'argent pour acheter du gaz.

Le sable est l'un des seuls moyens de survie pour les mères célibataires. Mme Tavares, 32 ans, a eu trois enfants de trois pères différents, "dont aucun n'aide" pour les élever.

- "Conséquences désastreuses" -

Le commerce illégal du sable des plages a été freiné ces dernières années par les mesures répressives et de sensibilisation des autorités. "Parfois on attend un mois avant de vendre un camion de sable...", témoigne Mme Tavares.

Mais des décennies de ramassage ont laissé des traces indélébiles. Il n'y a ainsi plus de sable sur ce qui était autrefois la grande plage de Praia de Areia Grande, dans l'est de l'île.

Cela a aussi "des conséquences désastreuses dans l'agriculture", relève Samuel Leal, 34 ans, ingénieur agronome et représentant du ministère de l'Agriculture et de l'Environnement dans la municipalité de Santa Cruz. "La barrière naturelle s'est cassée, l'eau de la mer a pénétré dans la terre, le sol s'est dégradé sous l'effet de la salinisation".

Aux abords du littoral, les terres agricoles ont disparu, remplacées par des acacias, montre-t-il. Près d'une centaine d'agriculteurs ont dû abandonner leurs champs rien que dans cette région.

M. Leal salue le travail de prévention du gouvernement ces dernières années, qui "a permis de réduire l'impact" du ramassage.

Ana Veiga est bien plus mitigée. Elle fustige l'inaction des autorités et réclame un plan pour réinsérer dans la société les ramasseuses de sable, "qui ont le sentiment d'être marginalisées". Grâce à son ONG, plusieurs dizaines de ramasseuses se sont déjà reconverties depuis deux ans dans l'élevage de cochons ou de moutons.

"Quand les autorités nous disaient que la plage allait devenir comme ça, on ne les a pas crues...", confie Maria Eléonore Monteiro, "triste" de voir son cadre de vie défiguré par des décennies de ramassage, auquel elle a participé. "Mais si je trouve un jour de l'aide, je ne viendrai plus ramasser".

B.Krishnan--DT