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Sous la poudreuse, les tensions: dans la station de sports d'hiver japonaise huppée de Niseko, prisée des skieurs et investisseurs internationaux, la flambée des prix et l'afflux massif de travailleurs étrangers provoquent des frictions, à l'heure où la Première ministre promet des durcissements législatifs.
"Cette neige est la meilleure au monde!", s'exclame Gideon Masters, un touriste australien de 29 ans, séduit par cette "poudreuse douce et légère".
"C'est juste dommage que ce soit devenu aussi fréquenté", déclare-t-il à l'AFP au bas des pistes, snowboard à la main.
Construite dans les années 1960 sur l'île septentrionale d'Hokkaido, la station attire des touristes étrangers, principalement Australiens, dès les années 1990, devenant incontournable après le 11-Septembre 2001 auprès des skieurs désirant éviter les Etats-Unis pour des raisons de sécurité.
Ils multiplient peu à peu ouvertures de commerces et achats immobiliers, rejoints par des investisseurs asiatiques venus de Hong Kong, Malaisie ou Singapour, tirant à la hausse les prix des terrains: à Hirafu, l'une des quatre stations qui composent Niseko, ils ont bondi de 70% entre 2020 et 2025.
"Si les stations de ski au Japon étaient restées comme autrefois, elles n'auraient pas acquis une telle renommée mondiale. C'est grâce à la sensibilité des Australiens et des Néo‑Zélandais que cette ville s'est développée", estime Hiroshi Hasegawa, directeur d'une agence immobilière locale.
Ils ne sont plus seuls: "des fonds basés dans des paradis fiscaux et toutes sortes d'investisseurs ont commencé à injecter de l'argent. Des stars hollywoodiennes et des artistes viennent ici, des propriétaires de multinationales achètent des résidences secondaires".
- Prix inaccessibles aux habitants -
Mais pour les habitants, le rêve blanc a parfois un goût amer: "Les terrains sont vendus à des prix tels qu'ils ne sont plus accessibles aux habitants", regrette Masatoshi Saito, 42 ans, patron d'une entreprise locale de peinture en bâtiment.
Cette inflation immobilière se propage au coût de la vie en général: "au supermarché, il y a des produits de luxe, de l'oursin ou du (champagne) Dom Pérignon", mais "les légumes sont devenus extrêmement chers", poussant certains à faire les courses dans la ville voisine.
Pour pouvoir attirer du personnel malgré le coût des logements, l'hôtellerie et la restauration augmentent les salaires, et les entreprises locales ont du mal à s'aligner.
Par ailleurs, "le personnel des services d'aide à la personne préfère parfois le travail dans des hôtels", mieux payé, faisant risquer des pénuries de main d'oeuvre, explique M. Hasegawa.
Face à la demande touristique, la région voit affluer chaque année des milliers de travailleurs saisonniers, pour la plupart étrangers. A Kutchan, commune que chevauche la station, la population non-japonaise double ainsi l'hiver pour atteindre 3.000 personnes de 70 nationalités, soit près de 20% des habitants.
La cohabitation entre les populations "est sans doute le plus gros défi de la ville", estime M. Saito, se plaignant de retrouver des déchets abandonnés.
"Des jeunes dans la vingtaine venus du monde entier se retrouvent ici (...) Ils font la fête dans des logements exigus", occasionnant régulièrement des problèmes de voisinage, reconnaît le maire de Kutchan, Kazushi Monji.
"Les cultures diffèrent, sans parler de la barrière de la langue. Cependant il faut de la discipline pour que tout le monde vive confortablement", explique-t-il à l'AFP, disant vouloir prôner "l'entraide et la considération réciproque".
- "Coexistence harmonieuse" -
Signe des tensions, un projet de construction de logements pour 1.200 travailleurs étrangers a provoqué une levée de boucliers parmi la population, avant d'être finalement adopté à l'automne dernier.
Alors que le sentiment anti-immigration progresse au Japon, où le parti d'extrême droite Sanseito qui dénonce une "invasion silencieuse" a progressé aux législatives de février, la Première ministre japonaise Sanae Takaichi promet un durcissement des règles pour les étrangers.
Au nom de la "coexistence harmonieuse" entre les communautés, son gouvernement prévoit des contrôles plus stricts des entrées sur le territoire, des durées de séjour et du travail illégal.
Il veut également revoir les règles d'acquisition de propriétés foncières par des entités étrangères pour des raisons de "sécurité nationale".
Reconnaissant le besoin d'adapter la législation, le maire de Kutchan réfute toutefois "la vision un peu extrême" selon laquelle "les étrangers pourraient +occuper+ le territoire japonais".
L'intérêt que suscite Niseko "stimule l'économie et contribue grandement au développement de la ville", insiste-t-il.
Hokkaido connaît une polarisation extrême, comptant à la fois les localités ayant connu l'an dernier la plus forte hausse nationale des prix des terrains en raison du tourisme et des investissements étrangers, et celles où ils ont le plus chuté, à cause du déclin démographique.
Alors que les naissances ont reculé en 2025 pour la dixième année consécutive dans l'archipel, "le Japon ne pourra plus fonctionner si l'on refuse d'accueillir" les travailleurs étrangers, pense Hiroshi Hasegawa.
Et Kutchan "ambitionne d'être une station de classe mondiale", souligne le maire. "Si nous voulons partager la beauté de cette région avec le monde entier, nous devons dépasser les clivages de nationalité."
"Sinon, nos objectifs n'auraient aucun sens."
A.El-Ahbaby--DT