Dubai Telegraph - Journalistes en Afghanistan: censure, arrestations, violences ou exil

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Journalistes en Afghanistan: censure, arrestations, violences ou exil
Journalistes en Afghanistan: censure, arrestations, violences ou exil / Photo: Wakil KOHSAR - AFP/Archives

Journalistes en Afghanistan: censure, arrestations, violences ou exil

Censure, intimidation, détention arbitraire, violences allant jusqu'à la torture: le nombre de journalistes a fondu depuis le retour des talibans au pouvoir en 2021 en Afghanistan, pays où la presse avait été relativement libre.

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Une nouvelle loi de "promotion de la vertu et prévention du vice", visant une application ultra-rigoureuse de la loi islamique, inquiète encore davantage une profession sinistrée, entre reconversions et exils.

Au retour des talibans, l'Afghanistan comptait 8.400 salariés dans les médias dont 1.700 femmes. Il n'en reste que 5.100 dont 560 femmes, selon des sources de la profession.

Des dizaines de médias ont été fermés et l'Afghanistan est passé en trois ans du 122e au 178e rang sur 180 au classement de Reporters sans Frontières (RSF) pour la liberté de la presse.

"On a enregistré environ 450 cas d'abus contre des journalistes depuis l'arrivée des talibans", indique Samiullah (prénom d'emprunt), cadre dans une association de protection de la presse.

Ceci inclut "des interpellations, menaces, détentions arbitraires, violences physiques et tortures" dues "à 70% au GDI", la Direction générale du renseignement, précise-t-il.

Contrairement à des pays comme la Chine ou l'Iran, l'Afghanistan n'emprisonne pas longuement ses journalistes.

"On n'a pas besoin de remplir les prisons de journalistes pour avoir un effet dissuasif", explique Célia Mercier, responsable de l'Asie du Sud chez RSF. "Les garder quelques jours en détention (...) peut les briser psychologiquement" car "ils sont en général torturés".

Des journalistes afghans ont rapporté à RSF avoir subi des tortures ainsi que l'enfermement dans des cellules avec des détenus du groupe jihadiste Etat islamique (EI) menaçant de les tuer jour et nuit.

"Après une telle épreuve, des journalistes vont essayer de quitter le pays", poursuit Célia Mercier.

- "Profession humiliée" -

Meena Akbari travaillait pour Khurshid TV mais a dû fuir au Pakistan en 2021 - comme des centaines d'autres journalistes afghans - "en raison de nombreuses menaces pour (sa) sécurité". Elle est encore menacée de mort, "apparemment par des gens des rangs des talibans", sur les réseaux sociaux et reçoit un soutien psychologique.

Arrêté en 2023 pour "espionnage", le journaliste franco-afghan Mortaza Behboudi, qui travaillait pour plusieurs médias français, a été détenu à Kaboul 10 mois et dit avoir été torturé "tous les jours ou presque".

"Les collaborateurs de médias en exil et médias étrangers sont particulièrement ciblés", précise Mme Mercier.

La chaîne Afghanistan International basée à Londres, pour laquelle plus aucun Afghan n'a le droit de travailler, a accusé ce mois-ci Kaboul de brouiller ses fréquences. Plutôt que de s'exiler, certains journalistes se reconvertissent en youtubeurs.

"Aucune autre profession n'a été autant humiliée", constate un journaliste du nord du pays, qui préfère garder l'anonymat après avoir été arrêté et battu. "Avec mes collègues, on réfléchit à un autre travail" car "chaque jour de nouvelles restrictions sont annoncées".

"Si on couvre des (attentats) ou des sujets liés aux femmes, on s'expose à des menaces par téléphone, des convocations ou une détention", dit-il.

Depuis quelques jours, les talk-shows politiques, dont les télévisions sont friandes, sont drastiquement encadrés, indiquent à l'AFP des responsables de médias.

Les experts invités doivent figurer sur une liste préalablement établie, les thèmes être approuvés. Toute critique du pouvoir est proscrite.

Les directeurs de chaîne doivent, après enregistrement, expurger les "points faibles".

La radiotélévision d'Etat RTA n'emploie plus aucune femme journaliste, selon une source en son sein. Dans le Helmand (sud), la voix des femmes est bannie à la télévision et sur les radios.

La surveillance des journalistes se poursuit sur les réseaux sociaux. La presse survit en s'autocensurant, ce "qui est un gros problème", concède Samiullah.

- "Seuls, perdus, sans défense" -

Les talibans affirment que la presse est libre.

Récemment, Hayatullah Muhajir Farahi, vice-ministre de l'Information, assurait que "tous les médias peuvent travailler" en Afghanistan à condition de respecter "les valeurs islamiques, l'intérêt supérieur du pays, sa culture et ses traditions".

L'entrée en vigueur en août de la "loi pour la promotion de la vertu et prévention du vice" fait trembler les rédactions, dont certaines indiquent être la cible de descentes des brigades du ministère éponyme.

Avec cette loi, qui interdit de prendre des images d'êtres vivants et aux femmes de faire entendre leur voix en public, la question se pose de savoir si "les médias pourront encore travailler et les femmes s'y montrer", dit le journaliste du Nord.

Le ministère de l'Information n'a pas répondu aux questions de l'AFP.

Bien que les autorités "nous assurent que (la loi) ne va pas affecter le travail des journalistes, on voit sur le terrain qu'elle a vraiment un impact", raconte Samiullah. "En juillet, on a eu deux ou trois cas d'abus contre des journalistes. En août, 15 ou 16 cas et 11 en septembre".

Seule note positive, les journalistes restent soutenus par des associations locales recevant des financements de l'Union européenne, de l'Unesco ou d'ONG internationales. Ces associations défendent des cas individuels ou encouragent le recrutement de femmes journalistes dans certains médias.

Des discussions régulières ont aussi lieu entre les médias et leur ministère de tutelle et le reste du gouvernement.

"Quand on parle avec le ministère de l'Information, on reçoit des assurances que les choses vont s'arranger", confie Samiullah. "Mais quand on voit comment se comporte un type du GDI en province, ça empire".

Une autre loi en préparation doit encadrer le fonctionnement des médias.

"Les journalistes ont très peur", conclut Samiullah. "Ils se sentent seuls, perdus, sans défense".

U.Siddiqui--DT